La bonne étoile de Zieuter.tv

Fraîchement émoulu du programme cinéma de l’INIS, Micho Marquis-Rose s’attèle en 2009 au développement d’un concept qu’il veut au carrefour du cinéma et de  l’interactif.  L’aspect inédit de sa proposition intéresse bientôt LaPresse Télé qui l’engage comme producteur et fait de son projet une priorité de son nouveau département web.  La websérie interactive Zieuter.tv est lancée au printemps 2011 et connaît un vif succès tant auprès du public que des critiques.  Retour sur le premier projet nouveaux médias d’un jeune producteur à suivre.

Sacré Meilleure émission ou série originale interactive produite pour les nouveaux médias aux derniers Gémeaux, Zieuter.tv est de ces projets dont le parcours semble béni.  “C’est comme si ce projet-là avait eu une bonne étoile tout le long, depuis le début de la création”, avoue son jeune producteur de 29 ans,  Micho MarquisRose.

Quelques mois auparavant, c’est en France que le projet raflait les honneurs, se méritant le Prix du Jury au WebTv Festival de La Rochelle.  Cette première accolade internationale a ravi Marquis-Rose: “C’est une très grande fierté – on était contre beaucoup de bons projets, et des projets avec des budgets vraiment supérieurs au nôtre, comme Addicts, d’Arte, qui a été financé à hauteur de 1.2 million d’euros”.

De toute évidence, la créativité et la persévérance ont aisément pallié au manque d’expérience et de moyens des créateurs d’un des projets nouveaux médias les plus remarqués de l’année.  Mais qu’est-ce qui a permis au premier projet de jeunes néophytes inconnus de sortir du lot?

Un concept original

Déployée sur quatre semaines, l’expérience Zieuter.tv propose à l’internaute de “visiter” douze scènes se déroulant simultanément dans un restaurant.  Chacun de ces courts-métrages explore un vice; de l’intolérance à l’hédonisme, ces douze moments mettent en scène une galerie de personnages colorés (25 au total) qui chacun à leur façon auront un rôle à jouer dans la mort d’un homme.  Au terme des douze histoires, un épilogue dévoile lequel des protagonistes trouve la mort… et comment.

L’internaute navigue librement entre les douze saynètes temporellement arrimées les unes aux autres.  Chaque court-métrage se déroule entre 12h08 et 12h12 et comporte des éléments communs, dont le fameux décès marqué sur la ligne du temps de chaque séquence.

  

Une approche collégiale interdisciplinaire

C’est à l’hiver 2009 que Micho Marquis-Rose jette les bases d’une idée qui lui trotte dans la tête depuis quelque temps.  Il décide de se tourner vers trois camarades Inissiens pour l’aider à développer son germe de concept: Rafaël Codebecq, scénariste, Adam Kosh, réalisateur et Philippe Rostaing, concepteur interactif et game designer.

J’ai longtemps travaillé en restauration, et j’avais comme… une idée.  Et puis c’est en parlant avec Rafaël, puis Philippe, puis Adam, que l’idée s’est précisée, la boule s’est formée.”

Micho Marquis-Rose, Rafaël Codebecq et Adam Kosh

L’expérience spécifique et les forces complémentaires de chacun sont rapidement mises à profit; chacun apporte de l’eau au moulin, sans égard à son rôle attendu.  “Nous sommes tous un peu devenus des créateurs interdisciplinaires”, remarque Philippe Rostaing.

Marquis-Rose est depuis longtemps un adepte de ce processus créatif collégial.  “Je me souviens d’avoir entendu en conférence Hugues Sweeney dire qu’en médias interactifs, le réalisateur, c’est l’équipe.  Je me suis tout de suite reconnu là-dedans”, confie-t-il.

Pendant plusieurs mois, l’équipe peaufine le concept, élabore les premiers budgets, développe un premier plan d’affaires et produit un premier prototype.  Puis, avec le concours d’Espace In.Fusion, le jeune producteur soumet bientôt son projet aux commentaires d’un groupe test.  “Cela nous a pas mal aidé, avoue-t-il.  Nous avons réajusté le ton, nous éloignant de l’absurde.  Les gens ne se reconnaissaient pas là-dedans.  Nous avons aussi simplifié l’ergonomie”.

Le concept se raffine donc d’une autre couche.  L’arrivée de Ghassan Fayad et l’équipe de Kung Fu Numerik marque un autre tournant dans la gestation de Zieuter.tv.  “C’est fou comme le concept a évolué, remarque Marquis-RoseLoin d’être insécurisé par les nouvelles directions que prend le projet, le producteur se réjouit de la richesse des nouveaux apports et continue à foncer.  “Je suis super content de ce que ça a donné en bout de ligne,” avoue-t-il.

Inventer, réinventer…

L’aspect inclassable du projet ainsi que ses nombreux défis technologiques et conceptuels le rendaient difficile à financer avant l’arrivée du FMC.  “Nous n’aurions jamais pu exister sans le Volet Expérimental du Fonds des médias, soutient Micho Marquis-Rose.  On créait quelque chose qui n’existait pas, on inventait quelque chose de nouveau.”

Le désir d’innovation était d’ailleurs une des préoccupations centrales de l’équipe initiale: “On voulait vraiment pousser le médium à sa pleine potentialité, se souvient Philippe Rostaing.  On voulait lier substance et forme, et, faut le dire, on voulait innover… pour innover, pour se dépasser, pour repousser les limites de ce qui était possible”.

En outre, l’essence même du concept recélait un énorme défi:  “Le plus gros défi de Zieuter c’était d’exprimer le temps – l’espace temporel, que tout se passe dans le même 4 minutes.  Donc c’était un défi de scénarisation interactive, d’interface, mais aussi évidemment de scénarisation et de réalisation”, précise Micho Marquis-Rose.

Dans un premier temps, un travail d’orfèvre a été effectué en scénarisation: il a fallu arrimer douze histoires les unes aux autres  et les minuter avec précision.  “Je base souvent mes projets interactifs sur des références de cinéma.  Pour Zieuter, c’était le film choral : je disais ‘c’est comme Crash, comme Babel’…. C’est super beau sur papier, mais après quand tu le fais, c’est…. intense. »

L’équipe procède par essai-erreur: “On écrivait les scénarios, on les faisaient minuter… et on déplaçait les blocs.  On en a passé des nuits blanches dans la salle de conférence de LaPresse Télé à jouer avec les scénarios!

Une fois les scénarios en place, la production peut se mettre en branle et les yeux se tournent vers le réalisateur;   le découpage se doit d’être d’une rigueur infaillible pour que “tout marche”, puisqu’aux contraintes de tournage habituelles s’ajoute une chorégraphie précise qui permet l’effet croisé — certains éléments communs à l’espace-temps doivent figurer dans chaque séquence.

…et innover

Parallèlement au tournage, Marquis-Rose travaille de près avec les concepteurs interactifs afin d’ajuster leur vision initiale: “Au départ, on voulait travailler en POV, à la première personne, que l’internaute se promène dans le restaurant.  Mais les défis de timing empêchaient ça de marcher, cela aurait été trop mélangeant pour les usagers.”

L’équipe élabore donc la navigation autour d’une ligne du temps qui marque également les éléments communs à toutes les histoires.  “Je suis vraiment fier du mode de navigation, j’adore ce qu’on a fait avec ça.”   Le temps qui défile au bas de l’écran et le minutage des séquences affiché ajoutent à la tension dramatique et permet de mieux situer la saynète dans le contexte global.

L’équipe de Kung Fu Numérik réussit un autre bon coup en indexant des vidéos à l’intérieur d’un univers flash, permettant du même coup le partage et l’envoi de séquences séparées.  “Ça a été très complexe, et l’équipe de Kung Fu a réussi à sauver la mise!

Pour l’équipe de Zieuter, l’innovation ne se limite pas à la production: au moment de lancer le site, elle déploie un plan de mise en marché des plus novateurs.  “En termes de promotion, c’est très rare qu’un producteur s’implique à ce point,” précise Marquis-Rose.  C’est LaPresse Télé et Kung Fu qui ont développé le plan, et Radio-Canada, notre diffuseur, a embarqué”.

En plus de la mise en ligne d’un blogue “making-of” en amont, l’équipe crée les Zieuteurs Mobiles, qui arpentent stations de métro et événements et contribuent au “buzz” en allant à la rencontre de “voyeurs”.  “Les gens se plaçaient au bout de la boite et on leur montrait un petit film et on prenait leurs yeux en photo.  Ils pouvaient ensuite aller sur le site se reconnaître.

Les participants se voient également remettre une originale cagoule (made in Quebec!) qui a connu beaucoup de succès.  “Je me souvient au Igloo Fest, les gens rentraient par centaines avec nos cagoules…. C’était génial.

Environ un tiers du budget de promotion est consacré à ces opérations sauvages et virales.  Le reste est consacré à un plan média plus “traditionnel”:  bannières et “big boxes” investissent le web, et une campagne d’affichage sauvage tapisse la ville.  L’équipe fait également appel à deux relationistes de presse: une plus traditionnelle, une plus versée dans les médias sociaux.  Le résultat parle de lui-même.

Ce qui est génial, c’est qu’on a tenu le coup pendant trois semaines, s’enthousiasme Marquis-Rose.  Les opérations en amont nous ont permis de maintenir le ‘momentum’ très haut pendant les trois premières semaines de notre déploiement, qui s’échelonnait sur 4 semaines.

 

Leçons apprises

D’ailleurs, les avantages d’un déploiement à courte échéance sont parmi les leçons que tire Marquis-Rose de son expérience ‘zieutéenne’: ”On a vraiment trippé sur le déploiement de 4 semaines.  Des trucs trop étirés, trop longs, les gens oublient tellement vite sur le web.  Les gens oublient vite en général, sur le web c’est pire.  Mon prochain projet va se déployer sur cinq semaines”, confie-t-il.

L’importance du développement est également très claire à ses yeux.  “Maintenant, avec le FMC, on peut développer.  Tout est une question de temps.  Plus t’as de temps, meilleur va être ton projet, c’est sûr.

Zieuter.tv aura en outre permis au jeune producteur de réaliser combien une approche de travail qui lui était naturelle s’avérait porteuse dans l’univers des nouveaux médias. “J’adore la création en collégialité, et les réalisateurs et scénaristes traditionnels sont vraiment pas habitués à ça.  Cette collégialité, au début j’essayais de la créer, de la gérer, c’était essai-erreur… Mais là je suis beaucoup plus confiant là-dessus et je l’installe dès le départ. J’ai confirmé des choses, je sais comment gérer l’intervention de tous.

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